📰 chRonique : Les voyages forment la jeunesse — Épisode VI
Lien vers l’épisode I
Lien vers l’épisode II
Lien vers l’épisode III
Lien vers l’épisode IV
Lien vers l’épisode précédent
Comment vous décrire la sortie de l’avion dans toute sa splendeur… Pas de chefs d’escales en vue, en revanche moult policiers de l’aéroport compensent plus que largement leur glorieuse absence. Pour une fois, le personnel de bord est avec nous, il ne semble pas surpris ou inquiet. Nous autres, pauvres passagers, errons, sans trop savoir vers où, vers qui, vers quoi. Puis, d’un coup la réalité me rattrape –que dis-je, manque de me foudroyer– et je suis frappé d’une soudaine révélation. Qu’il me faut élucider au plus vite. Je me dirige donc vers un des stewards et engage la conversation, l’air concerné
—« Dites, on nous a dit hier que c’était le dernier avion Rich Air en état de vol, j’ai bien compris ? »
—« Oui, c’est ce qu’on nous a dit aussi! » (red flag : 1)
—« Mais du coup, y a pas d’alternative, il faut forcément reprendre celui-là ? »
—« Ah ben oui. Mais pas d’inquiétude, c’est pas la première fois, il est increvable celui-là , c’est le mieux entretenu de la flotte » (red flags : 2)
—« Comment ça pas la première fois? Mais... c’est une réparation de fuite, ça ne se fait pas en 5 minutes, j’imagine qu’on est encore là pour longtemps, non ? »
—« Oh, non, j’en ai vu au moins dix des réparations comme celle-là (red flags : au moins 12) . Tu as déjà réparé une chambre à air de vélo ? Tu vois ce que c’est une rustine ? Ben c’est la même : imagine une très grosse rustine sur le joint de la porte, et hop on est repartis ! (red flags : limite dépassée) »
Vous vous doutez que je n’étais pas seul à discuter avec le steward. Et que d’autres que moi ont entendus. Et ça n’a pas fait long feu, le couple BCBG de s’écrier à l’unisson:
—« Je ne remonterai pas dans ce cercueil volant !!! Je demande le débarquement !!!! »
Et ben cette fois, je suis plutôt d’accord avec eux ! Et apparemment, je suis pas le seul : de nombreuses voix s’élèvent, attirant plus de passagers, la rumeur monte, attirant plus de policiers de l’aéroport, ce qui loin de calmer tout le monde, électrise un peu plus la situation, qui avait vraiment, mais alors vraiment complètement besoin de ça. Et puis, on voit une dame en tailleur monter sur une chaise et demander le silence. Qui met bien plusieurs secondes à arriver. Elle s’exprime sur le ton de ceux qui ont déjà affrontés une foule de mécontents :
—« J’ai cru comprendre que certains d’entre vous souhaitent être débarqués. C’est bien évidemment tout à fait possible. Pour ce faire, conformément à la convention de Varsovie –que vous avez accepté en achetant vos billets– des frais supplémentaires vous seront facturés pour débarquer vos bagages actuellement chargés dans l’appareil. Ceux-ci se montent à 2000 Francs (français) pour chaque passager ainsi que pour chaque bagage enregistré à son nom. »
J’ai fait le calcul pour vous, inflation comprise, 2000 Francs de l’époque ça fait près de 500€ d’aujourd’hui. Donc, comme tout le monde à au moins un bagage, on parle de minimum 1000€ par tête. Et ben même quand vous êtes un ado jemenfoutiste de 16 ans, vous savez que 1000€, c’est une somme. Que vous n’avez pas. Et donc, vous vous retrouvez tout stoppé dans votre velléité. Et ça fait réfléchir, forcément. Et puis vous vous dites que si le personnel de bord, probablement les personnes les plus au fait de la situation, ils acceptent de remonter, c’est que c’est probablement pas si dangereux que ça. Du coup, après discussions avec mes comparses de vol, et une “réparation” bien trop rapide pour être rassurante, on décide quand même de remonter dans l’appareil maudit, destination notre prochaine escale : Gander en Terre Neuve.
Comment vous décrire l’ambiance dans l’avion… Je pourrais vous dire qu’on était à l’affût du moindre petit bruit avec une attention qui confine à la paranoïa, mais ça serait le même genre d’euphémisme que de vous dire qu’en antarctique, il fait « un peu froid, quand même ». Parce que oui, quand l’extraordinaire devient ordinaire, l’ordinaire vous semble improbable. Voire suspect. Et comme rien ne se passait, on en était à se demander « Mais en fait, même s’il se passe quelque chose, ils ne nous le diront pas à moins d’être contraints et forcés ! ». Vous pouvez vous imaginer l’atmosphère dans la cabine… Et, après quelques heures, comme par un espèce de miracle qu’on peine à croire, on atterrit à Gander, sans panne de l’ordinateur, sans incendie, sans fuite d’air, et, sans non plus une certaine forme d’incrédulité.
Je ne m’en étais pas rendu compte à l’aller, mais l’aéroport de Gander, en Terre Neuve, bah c’est surtout une zone de transit. Déjà , vous connaissiez-vous Gander, ou ne serait-ce que Terre Neuve ? Honnêtement ? Moi j’ai 16 ans, c’est l’âge ingrat il paraît, donc c’est normal et accepté, surtout que, comme on dit, y a plus de jeunesse. Mais vous ? Bah voilà : si vous savez pas que ça existe, vous n’y allez pas en vacances. En revanche, comme c’est l’un des points les plus à l’est du nord du continent américain, ça fait une super escale pour les longs courriers cheaps de Rich Air International –dont on ne répètera jamais assez combien leur nom est opportun. Du coup, dans l’aéroport de Gander, il n’y a pas grand chose à faire. Heureusement pour Jean-Marc, qui avait justement besoin d’attention. Il vient de finir une grande discussion avec Annie, et commence à ... essayer de monter sur la rambarde d’une des rangées de fauteuils de la zone de transit. Je me rapproche des deux sœurs, puis me tourne vers Céline, l’aînée, pour m’enquérir de la situation.
—« Papa va encore faire son truc où il va s’occuper de tout pour tout le monde alors qu’on ne lui a rien demandé, plutôt que de s’occuper de nous. »
Dans ses yeux, je vois du dépit, ou peut être de la rancœur ? Mais dans les yeux de Flora, l’admiration sincère et véritable pour son Papa héros. Je décide de ne surtout pas me mêler de ces histoires de famille, et vais voir du côté de Jean-Marc. Ce dernier harangue la foule –qui, soyons franc, n’avait pas grand chose d’autre à faire– et nous explique qu’il faut se regrouper. Qu’il a du réseau. Qu’il faut faire une action de groupe. Que tout seuls, on gagnera des miles, tout au mieux. Qu’il va faire passer une feuille, pour ceux qui veulent. Qu’on ne se laissera pas faire. Qu’on le mérite. Qu’ils ne s’en tireront pas comme ça. Qu’en passant Rich Air est mal nommé (oui oui même Jean-Marc l’a remarqué). Que tout le monde doit le savoir. Bref, je vous la fait courte: qu’on va signer son papier, qu’on va rentrer, et qu’on va passer à autre chose pendant qu’on –les avocats– vont leur faire la misère.
Et ben, c’est à peu près ce qu’il s’est passé ! La dernière escale vers Paris s’est passée comme une lettre à la poste. On a rempli les feuilles de Jean-Marc et j’ai même dormi !!! Comme on est arrivé avec 24h de retard, mes parents travaillaient, donc c’est ma grand-mère qui m’a accueilli. Une personne avait été mandatée par l’aéroport de Roissy pour gérer les je-ne-sais-combien de correspondances manquées par tous ceux qui n’habitaient pas en région parisienne. Je crois qu’ils avaient donné ça a une stagiaire, j’ai encore une pensée émue quand je repense à la tête qu’elle a fait quand une horde de passagers inquiets l’ont assaillie de questions.
Et puis, eut lieu le procès. Enfin pour ceux qui ont rempli les feuilles. Les autres qui ont voulu y aller tout seuls, ils ont effectivement gagné des miles, à peine de quoi faire Paris-Milan.
Pour les autres, ça a commencé par des négociations. Parce que, autant l’agence de voyage, qui existe encore aujourd’hui, a été facile à convaincre qu’un procès serait une très mauvaise publicité pour elle –surtout qu’on ne l’a pas vue du voyage ; nous sommes donc facilement tombés sur un accord, qui implique qu’on ne le mentionne pas, donc vous ne trouverez pas son nom ici– autant Rich Air International Airways, société de droit de la Floride, avait décidé de ne pas pointer le bout de son nez. Ils ont donc été jugés par Contumace –j’ai appris à cette occasion que c’est le type qui vous juge quand vous n’êtes pas là . En même temps, les « quelques incidents » dont nous avons été victime ont permis à la Federal Aviation Administration d’interdire de vol cette compagnie. Lors du même procès, nous avons aussi appris que lors d’une inspection surprise sur six appareils durant le mois juin précédent notre vol, la même FAA avait trouvé... 75 pièces individuelles non testées ! Et des pièces pas importantes hein : ordinateur de bord, gouvernail, ou parties du châssis. Ils les avaient simplement prises sur un avion péruvien hors d’âge qui ne pouvait plus voler, sans rien contrôler. Ma mère a failli faire une syncope quand elle a appris ça à la lecture des conclusions (le plaidoyer écrit de l’avocat), mon père quant à lui me disant que c’était drôle, mais moins drôle que le moment où l’avocat nous décrivait agonisant de terreur pendant la fuite d’air de l’avion. Je crois que c’est la seule fois de ma vie où j’ai vu ma mère, la personne la moins violente que je connaisse –elle a dû sortir de la projection de Star Wars, le premier, parce qu’elle ne supportait pas la violence– balancer un truc –une serviette– à la tête de mon père. Et lui dire qu’il le méritait. Sans s’excuser. Avant une semaine. En tout cas, après ça, Rich Air a été interdit de vol, et ses dirigeants interdits de prendre part à toute entreprise en lien avec l’aéronautique pendant 15 ans. Le jugement ayant été transmis à tous les organes régulateurs de l’aviation mondiale. Étrangement, ils ont fait faillite l’année d’après…
Bref, maintenant, quand quelqu’un me raconte sa galère de transport, je souris intérieurement. Et quand on m’annule un train pour rentrer chez moi à la dernière minute, j’accepte l’épreuve, mais pas sans lever les yeux et saluer humblement Loki, juste au cas où...
FIN
Et comme promis, il y a eu des échos dans la presse
