📰 chRonique : Les voyages forment la jeunesse — Épisode III
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Mais ne brûlons pas les étapes. Quand je reviens dans la zone d’attente, quelque chose à changé. Ça me saute tout de suite au visage : la double rangée de sièges qui comprenait ma place a… disparu ! Je vais voir Jean-Marc, le père de famille, et engage la conversation.
—« Heu Jean-Marc, je suis pas fou, il y avait bien une rangée de sièges là -bas non ? »
—« Ah Grands Dieux tu es là ! Je pensais que les flics t’avaient embarqué toi aussi !!! »
—« Hein ? »
—« T’as pas vu la charge ? »
—« Ça fait plus d’une demi-heure que j’étais parti acheter des piles, il s’est passé quoi ? »
—« Tu te souviens la vieille dame qui se plaignait qu’on n’avait aucune info ? »
—« Oui.. » Et en répondant, je me rends compte qu’elle semble aussi avoir disparu.
—« Et ben, quand notre vol a encore été décalé, elle a pété un plomb, et elle a été voir la police pour exiger des explications »
—« Oh… »
—« Tu vois les lignes jaunes là ? »
—« Difficile de les louper ! »
—« Et bien, la vieille, elle a commencé à s’approcher en criant sur les flics. Le flic a sorti sa matraque et a simplement dit, “Madame, ne franchissez pas la ligne, sinon…” »
—« Oh… »
—« Elle a mis son pied sur la ligne et a lancé un regard de défi au flic en ajoutant “Et maintenant?” »
—« OH… »
—« Le flic lui a mis un coup de tonfa dans les hanches sans autre forme de procès !!! »
—« Quoi ??? »
—« Attends, c’est pas le pire. La vieille, c’était pas juste une vieille, c’était une Mama italienne qui voyageait avec ses fils »
—« T’es sérieux ??? »
—« Ils ont sauté sur le flic et l’ont démonté avant que qui que ce soit ait le temps de réagir »
—« ... »
—« Et en moins d’une minute après, y a eu des coups de sifflets et une horde d’autres flics est apparue et a chargé tout le monde. Après c’est assez confus, on a été se réfugier où on pouvait, les flics faisaient pas dans le détail, tapaient sur tout ce qui bouge. Apparemment, ils ont sorti un flingue et ça a calmé tout le monde. J’ai eu peur qu’ils t’aient embarqué. J’aurai vraiment été embêté d’expliquer ça à tes parents »
Je me permets de louer ici la dernière remarque de Jean-Marc, que chacun saura juger à sa juste valeur. Elle eut toutefois l’avantage de me sortir prestement de l’état de sidération dans lequel son récit m’avait plongé.
—« Et les sièges dans tout ça ? »
—« De ce que disent les mexicains du vol, c’est une mesure de représailles classique : quand on ne leur donne pas ce qu’ils veulent, ils jouent de leur pouvoir et réduisent le peu de confort qui est là . Apparemment, ils ont la réputation d’être spécialistes en bavures. »
—« Donc, les flics nous ont enlevé des sièges pour nous punir ? »
—« C’est ça ! »
Arrivés à ce stade du récit, vous vous dites peut-être que c’est bon maintenant, ça suffit, que j’affabule, que tout ça est trop gros pour être vrai. Et bien, d’une part, juste pour les sceptiques, il y aura des liens vers des articles de presse en fin de série, et d’autre part, vous n’avez encore rien vu : attendez que je vous dise pourquoi le vol a été retardé ! Car oui, en marge de ces fascinants et allègres échanges culturels entre l’Italie et la Floride, n’oublions pas qu’il y a un avion qui était censé être prêt cinq heures plus tôt. Qu’est-il donc arrivé à l’avion ? Dans l’aéroport, silence radio et sur place, nous ne le saurons jamais. Mais, plus tard, grâce au procès (le fameux), nous l’avons appris. Et franchement ça n’est pas grand chose. Trois fois rien. Tenez, jugez par vous-même : quand ils ont tenté de démarrer l’avion, d’un des réacteurs sont sorties d’abord de la fumée, puis des flammes. Une peccadille, je vous dis. Bien évidemment les pompiers ont maîtrisé le feu et personne n’a été blessé. Pas de quoi en faire un fromage vraiment, je ne comprends vraiment pas qu’on nous l’ait caché ! Toujours est-il que, de notre point de vue, on est coincés et nous avons des compatriotes en prison. Plusieurs personnes, dont Jean-Marc, prennent alors sur eux de contacter les consulats français et italiens de Miami (je vous avais bien dit qu’on en reparlerait). Je me dis alors qu’il ne serait peut-être pas complètement facultatif que j’appelle mes parents pour les prévenir qu’on va avoir un chouïa de retard.
Les plus perspicaces d’entre vous auront noté que, si nous sommes à l’époque de la game boy, les téléphones portables ne sont probablement pas encore très répandus. Et ils auront bien raison : pour communiquer la plupart d’entre nous nous utilisons des cabines et des cartes téléphoniques. Je vais me permettre ici une petite exfiltration de notre histoire et vous parler rapidement de mon Papa. Mon Papa, de par ses activités associatives et sportives, crapahute de par le monde. Pour vous donner un ordre d’idée, c’est à tel point que toutes les pages de son passeport ne lui suffisent pas, il a besoin d’une extension. Du coup, vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’ une carte de téléphone internationale lui est attribuée dans le cadre de ces activités. Fin de la digression. Et cette fameuse carte a l’avantage de pouvoir fonctionner avec juste le numéro et le code. Je connais donc, pour pouvoir m’en servir en cas d’urgence, lesdits numéro et code par cœur. Du coup, dans la situation actuelle, l’urgence me semblant un brin caractérisée, j’appelle ma mère et je commence à lui raconter qu’on a du retard. Sauf que, fort logiquement, dans le même temps, ben mon Papa il est en vadrouille, avec la carte originelle. En Australie. Et, parce que mon pote le destin a décidé d’être un jusqu’au-boutiste, mon père et moi avons donc décidé d’appeler ma mère en même temps. De Floride et d’Australie. En France. Avec la même carte d’appel. Du coup, quand il tente d’utiliser la carte alors que je viens à peine de commencer la conversation avec ma mère, le central téléphonique déclenche une alerte et place la carte sur la liste des cartes potentiellement frauduleuses. Et mon appel est immédiatement suspendu, à peu près au moment où j’évoquais un léger souci à l’aéroport, mais avant d’avoir pu rentrer dans les détails. Et quand mon père ou moi cherchons à utiliser à nouveau la carte, nous retrouvons avec un message nous disant que l’usurpation de carte est sévèrement réprimandé, invitant le détenteur authentique de la carte à se rendre physiquement dans l’agence France Télécom la plus proche. Par acquit de conscience, je vérifie et, à la surprise générale, pas d’agence FT dans la zone internationale de Miami. Pas de bol quand même. Après un certain nombre d’essais frustrants, je finis par raccrocher de dépit. C’est le moment où je remarque que Jean-Marc est en grande discussion avec un Monsieur en costume chic. Suspectant un nouveau chef d’escale ou je ne sais quel ponte de l’aéroport, je décide de faire fi de la politesse et fait comme si le nouvel arrivant n’était pas là .
—« Dis Jean-Marc, tu n’aurais pas une combine pour appeler en France sans perdre un rein ? Ma carte ne fonctionne plus, j’ai été coupé en pleine conversation avec ma mère, elle doit être en panique là »
—« Diantre ! », s’exclame alors le nouveau venu pendant que je découvre quelque chose entre la gêne et l’horreur sur le visage de Jean-Marc. « Si je peux me permettre mon jeune ami, il se trouve que j’ai récemment fait l’acquisition d’un nouveau joujou qui convient parfaitement à la situation. Il ne sera pas dit que nous laisserons une mère en détresse au pays sous ma responsabilité. » Et joignant l’acte à la parole, il porte la main à sa poche et en sort un mystérieux pavé noir, qu’il déplie en deux, avant d’en tirer une antenne. « L’indicatif pour la France est le 33 », ajoute-t-il tout sourire en me tendant ce que je découvrirai des mois plus tard être un StarTAC (le GSM star de Motorola, pour ceux qui n’ont pas connu)...
—« Je te présente Monsieur le consul de France à Miami, qui a eu la grande bonté de venir nous rendre visite quand il a appris nos aventures », s’empresse de préciser Jean-Marc, probablement pour me rappeler à des manières plus décentes.
—« Oh ! Heu.. enchanté… Vous êtes sûr que ça ne vous dérange pas ? »
—« Que nenni, rassurez donc votre mère ! Pendant que nous laissons un peu d’intimité à notre ami, mon cher Jean-Marc, narrez moi donc encore l’intervention quelque peu musclée des forces de polices, que j’aille m’en entretenir avec qui de droit ! », et, dans un geste excessivement ample, m’indique un coin plus isolé.
Je les quitte, un peu médusé, considérant réviser mon avis déplorable sur cette sous-classe de l’espèce adulte : les politiques. Encore faudrait-il que le machin que j’ai dans les mains fonctionne. Je suis sûr qu’il ne fait même pas 100 grammes, on dirait un accessoire pour costume de M. Spock, pas un véritable téléphone. J’essaie quand même, avec le 33 avant le numéro de chez moi. Et ben ça marche ! Je vous passe le dialogue avec ma mère anxieuse (je vois vraiment pas pourquoi), et je retourne vers le consul pour lui rendre son gadget. Je le remercie et il semble particulièrement satisfait quand je lui dis que je ne sais pas comment j’aurais fait sans lui. C’est alors qu’on entend un genre de tumulte au loin. Le consul démontre alors que même tout sourire, il n’est pas encore au max et peut étendre encore ses zygomatiques, probablement jusqu’à rendre jaloux le Joker.
—« Ahhhh ! La presse est arrivée ! Si vous voulez bien m’excuser, il n’est si bonne compagnie qui ne se quitte ! » Et, persuadé que son dicton désuet a fait son petit effet, le consul nous quitte avec emphase, me convaincant de ne finalement pas réviser mon opinion sur les politiques.
Effectivement, on apprend que des journalistes veulent même rentrer dans la zone internationale, ce qui, très étrangement, leur est refusé. Mais on voit leur grosses caméras et leur perches au loin. Je décide de mon côté de laisser des gens qui ont envie d’avoir leur tronche à la télé s’occuper de ça, et je m’en retourne contempler le panneau d’affichage, voir si notre avion est toujours annoncé pour 19h.
