📰 chRonique : Les voyages forment la jeunesse — Épisode II
Lien vers l’épisode précédent
Sortis de la carlingue, à peine entrés dans la zone internationale pour les escales, plusieurs personnes s’exclament « je remonte pas là -dedans ! » et cela devient rapidement un sentiment unanime. Fort heureusement, très vite, un homme s’avance vers notre groupe, un carton dans les mains et se présente, en français :
—« Bonjour, je suis votre chef d’escale. Je viens de faire le point avec les services techniques et votre avion, suite à un atterrissage un peu musclé, n’est plus en état de reprendre le vol. La bonne nouvelle est que la compagnie a un autre appareil à disposition pour remplacer le vôtre. Comme ça n’était pas prévu, je vais devoir vous demander un tout petit travail administratif : j’ai des fiches d’escales à vous faire remplir pour officialiser votre changement d’appareil. »
Et le gars de nous distribuer des Transfer sheet, d’un magnifique rose-permis-de-conduire dont seul les administrations ont le secret. Les informations demandées sont triviales : nom, numéro de vol, ville de départ et destination finale. Très vite, tout le monde s’attaque à remplir sa fiche, le principal problème étant que les stylos sont rares, il faut donc faire la queue et attendre, mais rien d’insurmontable après ce qu’on vient de vivre, et on vient même à en plaisanter.
C’est à ce moment qu’arrive une autre personne, lui aussi un carton en mains.
Et le nouvel arrivant de se présenter, lui aussi en Français :
—« Bonjour, je suis votre chef d’escale. Je viens de faire le point avec les services techniques et… Hé, mais pourquoi vous remplissez des fiches roses ? »
—« Notre chef d’escale nous les a donnés »
—« C’est moi votre chef d’escale. Et dans votre situation, il ne faut pas remplir les fiches roses, mais les vertes. Je vais récupérer les roses. »
Et joignant le geste à la parole il pose un carton plein de fiches d’un vert contravention du plus bel effet –et pas moins administratif que les roses– qu’il distribue. Quand je récupère la fiche, je constate que, à la couleur près, ça semble quand même mordicus être l’exacte copie de la rose. Hélas! Avant que je puisse mener mon enquête, le nouveau chef d’escale me reprend la rose d’un geste rageur –probablement animé d’une fureur administrative que seuls les initiés du tampon encreur peuvent comprendre– avant de repartir en maugréant, probablement en espagnol. Là aussi, il n’était point question de cerveza ni de jugo de naranja. Moins de dix minutes plus tard ressurgit, vous l’avez deviné, le premier chef d’escale.
—« Alors, comment ça se passe, tout va b…? Mais ? Je ne vous avais pas donné des fiches roses ? » La patience est une vertu, paraît-il. Et des gens –forcément de petite vertu du coup– s’agacent et le font savoir :
—« Une autre personne s’est présentée comme chef d’escale, nous a confisqué les fiches roses et donné des fiches vertes. Alors je veux bien vous remplir une fiche rose, mais je garde la verte pour votre collègue.»
—« Et il vous a donné des fiches vertes ? Vertes ? Mais quelle hérésie !»
Il faut noter ici que notre ami semble bien plus choqué par le fait que nous ayons des fiches vertes que par le fait qu’il ait un rival chef d’escale. Qui sait, peut-être que Rich Airways a les moyens d’avoir plusieurs chefs d’escale par escale, peut-être ne sont-ils pas finalement si pingres que ça ? En tout cas, nous avons fermement refusé de lui donner nos fiches vertes, il a fermement refusé de nous redonner des fiches roses et nous nous sommes donc fermement séparés dans l’acceptation commune de notre refus fermement mutuel. De mon côté, je suis de plus en plus fermement convaincu de l’absence de pertinence des adultes.
C’est le moment de faire un petit point temporel. Nous étions partis bien en retard de Mexico, vers 6h30 et avons débarqué, avec le décalage et l’affaire des couvertures vers 12h30. Très vite, notre vol de remplacement était affiché pour 15h, ce qui au final fait une escale seulement 20 minutes plus longue qu’initialement prévu, donc personne ne râle trop. Puis, vers 14h30, sur l’écran d’affichage, le vol passe à 16h. Bon, probablement une vérification technique qui s’éternise. À 15h30, le 16 devient un 17. Puis, le 17 devient un 18. Et le 18 un 19. Mais ça je n’étais plus là pour le voir...
Parce que voyez-vous, si je tiens relativement bien le coup niveau ennui jusque là , c’est, non pas grâce aux adultes, mais grâce à ma Game Boy. Et surtout grâce à ses piles. Ah oui, on est bien avant l’avènement des batteries, donc les consoles portables, elles fonctionnent encore à pile. Et c’est peu de dire qu’elles les consomment à la vitesse d’un avion sans ordinateur de bord qui atterrit (sans le module de refroidissement cela dit). Du coup, je me mets en quête de piles. Mais comme je suis en transit, pas le droit de sortir de la zone internationale. Ça tombe bien, il y a un magasin dans la zone internationale, c’est pratique dis donc. J’y trouve des piles, pour un peu moins de 5$, ce qui tombe tout aussi bien : je n’ai qu’un billet de 5$. Et au moment de payer c’est le drame. Car voyez-vous, aux USA, le prix affiché, c’est le prix avant les taxes. Et ça à l’époque, je n’en ai naïvement aucune idée. Et comme j’ai une confiance limitée dans les adultes, quand l’employé de caisse essaie de me faire payer 6$ je tente dans un anglais catastrophique de lui dire que merci, mais non, je ne me ferai pas escroquer, et quand il menace d’appeler la police je lui dit que je me ferais un plaisir de dénoncer sa tentative d’escroquerie. Heureusement, alors que le ton monte, une charmante dame prend sur elle d’intervenir et de désescalader la situation, expliquant à chacun, le décalage culturel de l’autre. Et me donnant même les dollars qu’il me manque pour payer les taxes. On s’excuse mutuellement, je prends mes piles et je retourne dans notre zone d’attente. Tout ça a duré une plombe. Ce qui explique pourquoi je n’ai pas assisté au moment où le 18 est devenu 19. Aussi connu comme le moment où… la police à chargé les passagers !
