📰 chRonique : Les voyages forment la jeunesse — Épisode IV
Lien vers l’épisode I
Lien vers l’épisode II
Lien vers l’épisode précédent
Pour l’instant, le 19h tiens. Mais très vite, 19h devient “ukw” . Je décide d’être un brin philosophe et de me féliciter d’avoir appris quelque chose de nouveau. Je sais maintenant quelle est l’abréviation de unknown. C’est aussi le moment où, sans qu’on s’y attende, s’en vient une personne dans un uniforme Rich International Airways. Elle n’a pas l’air très rassurée, et ne s’éloigne pas trop de la ligne jaune, sous le regard mauvais des policiers de l’aéroports. Plusieurs personnes vont à sa rencontre. Elle leur explique alors qu’elle est désolée, que l’appareil de rechange a eu une « technical issue » (tu m’étonnes que prendre feu c’est une issue), qu’elle est désolée, mais que le seul avion qui reste à la compagnie de ce côté du globe est actuellement entre Las Vegas en New York, qu’elle est désolée, qu’il ne pourra pas être à Miami avant demain matin, qu’elle est désolée, et que nous allons devoir passer la nuit dans la zone internationale de l’aéroport. Et elle ajoute qu’elle est désolée, avant de repartir, laissant derrière elle, il faut bien l’avouer, une certaine désolation.
Cela va sûrement être une énorme surprise pour vous, mais dans la zone internationale de l’aéroport de Miami, il n’y a ni lits, ni douches, ni frigos remplis (ni vides d’ailleurs). En revanche, les lumières ne s’éteignent jamais. Ah et aussi, toutes les 15 minutes, un message dans 5 langues vous rappelle qu’au moindre doute sur quoi que ce soit, les policiers de l’aéroport seront là pour vous. Ou sur vous, je ne suis plus certain. Quoiqu’il en soit, je passe subséquemment une nuit des plus merveilleuses. Nuit qui, bien sûr, ne sera pas sans interruption, ça serait trop facile. En effet, quelque part entre 5h et 6h du matin, débarque ce que nous avons d’abord pris pour un zombie. Il nous annonce, sans préambule, que ça y est, « il a trouvé ». Quoi donc, me direz-vous ? Mais des chambres pardi ! Ça lui a pris la nuit, mais il a enfin trouvé un plan avec les hôtels du coin pour caser les quelque 300 passagers coincés dans la zone internationale. Cette fois, c’est Jean-Marc, dont je ne savais pas qu’il pouvait s’énerver, qui explose d’une colère froide, mais bien palpable.
—« Et Il faut combien de temps pour y aller à vos hôtels? »
—« Même pas une heure! »
—« Et vous nous avez obtenu des visas pour qu’on ait le droit de rentrer aux USA? »
—« Heu non, mais on m’a dit que ce serait réglé en même pas une heure aussi »
—« Et vous ne savez pas à quelle heure arrive notre avion? »
—« Ah bah si, il sera là à 10h avec embarquement à 9h »
—« Donc je résume: on passe une heure à la douane, puis une heure dans les transports, on arrive à l’hôtel et là , hop, faut repartir à l’aéroport pour une heure de transport à nouveau, avec le risque qu’on rate l’avion s’il y a des bouchons. J’ai bien compris votre proposition ? »
—« Dites, j’ai passé la nuit à chercher, je ne vous trouve bien négatif et pas très reconnaissant… »
Ce qui est fascinant, c’est que durant tout l’échange Jean-Marc était tellement en colère que son accent avait quasi disparu, on l’aurait dit tout droit sortie d’une série TV américaine –ce qui est piquant quand on sait que Jean-Marc travaillait pour un magazine programme TV. Pendant ce temps, le visage de son interlocuteur se délitait au fur et à mesure de l’échange, ce qui semblait alimenter encore plus le feu de la colère de notre bon père de famille. On a vraiment cru qu’il allait sauter sur le zombie mais ce dernier a eu la présence d’esprit –ce qui, on ne va pas se mentir, ne semblait pas faire partie de son deck à la base– de déguerpir. Chaque fois que je raconte cette histoire –ouais, vous vous doutez qu’un truc comme ça, ça se partage– il y a toujours quelqu’un pour se foutre de la gueule du gars, et quelqu’un pour le plaindre. Perso, je fais les deux. Mais, sur le moment, je le plains pas le gars, je fais comme mes camarades d’infortune : je le maudis.
Après ces entrefaits, on est bien réveillés, alors avec Jean-Marc, on fait des parties d’échecs sur son petit échiquier de voyage. Aucun de nous deux n’est classé, ni n’a la moindre prétention, on n’a pas mangé depuis le matin et on est fatigués comme jamais. Ce sont donc, vous l’avez compris, des parties de hautes volées. À un moment, notre avion est affiché et annoncé comme arrivant à 11h. On n’a plus de quoi s’émouvoir d’une nouvelle heure de retard, alors on se contente d’accepter l’information. Puis sans y prêter spécialement attention, on se rend compte que le soleil s’est levé, diffusant une lumière vaguement plus naturelle dans la zone. Peu de temps après, notre grand ami, le-chef- d’escale-aux-fiches-roses, fait son grand retour tout sourire et nous annonce qu’il a obtenu de la compagnie que nous puissions manger à volonté dans un des restaurants de l’aéroport. Et ça, c’est la meilleure nouvelle depuis... toujours ! Seul contrainte, comme il n’y pas de restaurant dans la zone internationale, il nous déclare qu’il y a juste une petite formalité:
—« Il va juste falloir passer la douane et déjeuner sous la surveillance de la police de l’aéroport ». Tout ne peut que bien se passer, hein?
Et donc, pour changer, M. fiches roses nous distribue des fiches blanches. Plus précisément des formulaires d’entrée sur le territoire américain Pour ceux d’entre vous qui n’ont jamais eu la chance de remplir un formulaire de la douane américaine, c’est quelque chose. En dehors des classiques que posent toutes les douanes, il y a des questions qui... en fait, je vais vous les livrer, tel que ma mémoire s’en rappelle et vous laisser seul juge :
-Souhaitez-vous rentrer sur le territoire des USA dans le but de vous livrer à des activités terroristes, d’espionnage, de sabotage ou de génocide ?
-Avez-vous obtenu votre visa/votre entrée sur le territoire par une fraude ou un mensonge ?
-Avez-vous entrepris ce voyage dans le but de soustraire au territoire un enfant dont vous n’auriez pas la garde, et issu d’une union avec un ressortissant américain, qui en aurait lui la garde, audit ressortissant ?
Et pour faire bonne mesure, au cas où ça ne serait pas explicite, il est indiqué au début et à la fin du questionnaire que si on répondait oui à une seule de ces questions, on aurait le droit à un entretien privé avec les douaniers. Et ben, croyez-le ou non, dans les circonstances dans lesquelles on était, il s’est trouvé un gars pour cocher oui à toutes les cases Oui, en mode « Non, mais c’est complètement con, c’est une blague ce formulaire, je n’y crois pas une seconde ». Et ben quand on est arrivé à la douane, il a disparu et j’imagine qu’il a dû passer un certain temps à explorer la profondeur de l’écart culturel entre l’humour français et l’administration douanière américaine. En tout cas, nous on ne l’a plus jamais revu. Puis c’est à mon tour de passer à la douane. La douanière prend mon formulaire, le regarde et se fige. Vous savez, le type d’immobilité où le temps se suspend, où vous savez que l’autre a vu un truc qui n’allait pas, et qu’elle n’a pas encore décidé de ce qu’elle allait faire. Elle soupire, se tourne vers moi, en me montrant l’endroit où j’ai noté ma date de naissance, plus précisément l’année de naissance. Où je pensais avoir mis mon année de naissance. Mais où j’ai mis l’année en cours… On dit souvent que le regard d’autrui est un miroir de ce que vous projetez. Et ben je devais pas être très joli à voir, parce que je ne crois pas avoir jamais lu autant de pitié dans le regard de quelqu’un. Et bien qu’ils soient classifiés comme êtres humains, il en faut pour émouvoir un douanier. Quoi qu’il en soit, elle finit par rompre le silence.
—« Bon, j’imagine que vous n’avez pas pas 4 mois ? »
—« Effectivement, je me suis trompé de date »
—« Vous seriez surpris de savoir combien de fois ça arrive en une journée. Le souci c’est que, officiellement, je suis censé vous obliger de remplir un nouveau formulaire, d’une autre couleur pour qu’on sache que vous vous êtes trompé, et vous faire attendre deux heures avec la police de l’aéroport avant de repasser. »
—« Ah…Mais, sinon je peux corriger le formulaire. »
—« Une rature rend le formulaire invalide »
—« Ah... Il y a une autre solution ? »
—« Tout à fait. Vous n’avez jamais fait d’erreur : vous êtes bien né il y a 4 mois, et moi je n’ai aucune raison d’en douter. Vous allez donc être enregistré avec cet âge. Si un jour vous voulez re-rentrer sur le territoire américain : deux possibilités changez de passeport avant, ou arrangez-vous pour que ce soit moi qui fasse le contrôle. Je recommande la première option. Bienvenue aux États-Unis et bon appétit (en français dans le texte) »
—« ...Merci !!! »
Ouais, j’ai eu de la chance. Je me suis laissé dire que les services de l’immigration US avaient quelque peu changé... J’ai vraiment, vraiment, cru que j’allais d’une part louper le resto gratuit –ce qui est un des délits les plus graves existants– et d’autre part devoir passer deux heures seul en compagnie de la police de l’aéroport. Tiens, puisqu’on parle de la police de l’aéroport : une fois qu’on est sortis de la douane, on se retrouve massés dans un cordon de police comme je n’en ai encore jamais vu. Je pense qu’il y a plusieurs centaines d’agents, en tenue anti-émeute, qui forment un couloir entre notre zone et le resto. Ils ont tous un regard mauvais, le genre de regard qui hurle « Vas-y, donne-moi une raison de t’en coller une ». Tous. Sans exception. Oppressant, semble être bien léger pour vous décrire l’ambiance. On ne sait pas trop s’il faut se presser ou ne faire que des gestes lents et bien visibles. Dans un chemin qui semble interminable, on finit par arriver dans un fast-food. Au comptoir, un gars tout sourire dit un truc en espagnol, mais rien à propos de cerveza ou de jugo de naranja, donc je ne comprends rien. Paraît qu’il a dit qu’il était ravi de montrer à des français comment on faisait les meilleurs burgers de toute la Floride. Et c’est vrai que c’est le meilleur burger que j’ai jamais « mangé ». Ou plutôt englouti. J’en ai même pris un deuxième. Ou plutôt dévoré. Puis un troisième. Que j’allais, cette fois, prendre le temps de déguster.
Mais c’était sans compter sur le retour du chef d’escale aux fiches vertes.
