📰 chRonique : Les voyages forment la jeunesse — Épisode V

Un article de Fantomas-2
Publié le 08/07/2026
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Article public d'intéret général
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Et, il faut lui concéder ça, l’homme aux fiches vertes, il sait faire son entrée. Déboulant comme dératé dans le fast-food, il manque de s’effondrer mais se reprend effectue un dérapage contrôlé qui serait du plus bel effet s’il n’avait un air entre la panique et l’horreur. Il reprend à peine son souffle avant de nous asséner un magistral

—« Mais qu’est-ce que vous foutez-là, l’avion va partir sans vous !?! »

Y a des moments dans la vie, où la coupe est pleine, et vous dites stop. Et ben moi, on était à ma limite là. J’ai dit bien fort à qui voulait l’entendre,

—« Vu qu’il a été affrété spécialement pour nous et que plus des deux tiers des passages sont actuellement dans ce fast-food, ça me ferait bien mal au cul que le capitaine ait les couilles de partir sans nous. »

Ouais, j’ai pas été des plus subtils, je reconnais. Mais au bout d’un moment, merde. Et puis faut pas me déranger quand je bouffe, voilà quoi. Content de voir que ma saillie a initié le débat, et bloqué ceux qui avaient été tentés de se lever, j’attaque donc Burger the Third. Ceux qui ont des montres –les adultes, quoi– les regardent et constatent que l’avion n’est pas censé arriver avant plusieurs heures. Et débattent donc avec l’homme aux fiches vertes. Qui n’en démord pas. L’avion est là, le capitaine soumis aux ordres, le départ imminent. Et, alors que je n’ai même pas pris trois bouchées, il sort son black lotus maison de son deck:

—« Ah mais vous pouvez rester là si vous voulez. Sachez juste que, moi, j’ai pour consigne de demander à la police de l’aéroport de gérer les récalcitrants ».

À ce moment-là, je suis reconnaissant d’avoir la bouche pleine. Parce que sinon, cet espèce de sous-excrément de raclure de dépôt de bidet de maison de retraite, je lui aurais dit ma façon de penser. Et ça se serait probablement mal passé pour moi. Mais, j’ai la bouche pleine, et on m’a toujours dit qu’il ne fallait pas gâcher, donc, je suis un bon garçon, j’avale (ce titre vous est gracieusement offert par Rich International Airways). Et je contemple la débâcle autour de moi. Comme attendu, la mention de la police de l’aéroport semble avoir l’effet de l’entrée d’un bâton de dynamite complètement saoul chez un vitrier (essayez de visualiser la scène, c’est rigolo). Un couple BCBG pris de panique se rue vers la sortie. Et c’est le début d’une réaction en chaîne, dans un fracas de chaises et de plateaux repas, la foule se met en branle et se rue vers la sortie telle une déferlante. Très vite, on n’est plus que quelques-uns à se regarder comme des péons, sous le regard de l’homme aux fiches vertes. Il a l’œil qui brille. S’il connaissait l’expression, il serait fier comme un coq. Évidemment, c’est moi qu’il fixe. Et autant, quand on était presque 200, la perspective de rater l’avion m’était risible, autant la demi-douzaine de pécores qui reste n’est probablement pas en position de force, et oui, il va falloir se lever. Et s’en aller déferler avec les autres. Parce qu’ils se sont mis à courir ces cons d’adultes !

L’avantage quand on court après une foule avec un bagage cabine et qu’on n’a même pas commencé sa digestion, c’est que des choses comme la présence belliqueuse de la police de l’aéroport vous passent complètement au-dessus de la tête. Du coup repassage en douane, passage des portiques, le tout en un temps record. Par une bizarrerie que je ne m’expliquerai sans doute jamais, je me retrouve dans la petite vingtaine des premiers passagers à atteindre la zone d’embarquement. Où nous attends l’homme aux fiches roses, avec le meilleur accueil possible :

—« Déjà ? C’était pas la peine de vous presser, l’avion n’a même pas encore atterri, on n’embarque pas avant deux heures. »

La légende dit que Peter Jackson était dans le coin ce jour-là et que l’éruption bestiale qui retentit à cet instant l’inspira pour la scène de la soif de sang des Uruk-Hai avant l’assaut du gouffre de Helm. Sauf que, pour avoir vu les deux, je vous garantis que la rage des Uruk-Hai est une pâle copie de notre explosion. C’est simple, c’est un miracle qu’aucun des deux chefs d’escale n’ait été blessé lors de ce vol. L’homme aux fiches roses a fui la scène, et nous ne l’avons plus jamais revu, pas plus que son congénère aux fiches vertes. De mon côté, j’ai depuis développé une affliction dont je ne connais que peu d’autres souffrants : la chef‑d’escalo‑sceptie.

Mais ça, c’est le futur. Revenons au présent. À notre grande surprise, l’avion arrive un peu en avance et on nous propose d’embarquer nous aussi en avance, en nous précisant bien que, l’avion ne partira pas en avance, mais que « ceux qui veulent quitter plus tôt l’aéroport le peuvent ». Et ben on a quasi tous embarqués en avance, incroyable non? Et dans la cabine, il règne comme une espèce d’ambiance de départ en colonie de vacances, on rit un peu plus fort qu’on ne devrait, à des blagues pas vraiment drôles –même les miennes !– on plaisante avec le personnel de bord, qui s’y prête volontiers. Tout va bien dans le meilleur des mondes, parce que ça y est, on est dans l’avion, celui-là même qui nous va nous extraire de Miami, réduite symboliquement à la mère de tous les maux : des rives du Styx, à un dîner où Giscard s’invite chez vous. Et forcément, quand on décolle, un tonnerre d’applaudissements résonne, probablement jusqu’à la station MIR. Nous nous gaussons, et dans un moment de générosité d’une auguste magnanimité, on nous annonce que Rich International a décidé d’offrir des écouteurs pour les films à tous les passagers –et oui, sinon, c’est payant ! Ah, quelle grandeur d’âme, cette compagnie, vraiment. C’est donc le cœur léger et l’âme guillerette que je m’apprête à chausser mes écouteurs, lorsque retentit ce qui semble bien être une alarme…

Enfin je dis une alarme : un son puissant, monotone, continu et qui donne envie de partir loin. Si c’est pas une alarme, ça y ressemble fort. C’est fou comme, un simple son peut dissiper toute la béatitude ambiante en moins de temps qu’il n’en faut à un JT de TF1 pour sortir une saloperie raciste non assumée. S’en suivent quelques minutes de confusion que le personnel de bord arrive à maintenir en deçà de la panique. Puis l’alarme cesse et peu de temps après, le commandant de bord fait une annonce. En anglais. Que mon cerveau a parfaitement traduite et comprise. Sauf que, son contenu me semble tellement aberrant que je bloque. Je me tourne vers Flora, devenue plus blanche que son plâtre et lui demande :

—« On attend la VF pour être sûr qu’on a bien compris ? »
—« Ouais… Mille fois ouais ! »

Et, sans se faire attendre, le commandant de bord, de passer à la langue de Molière (qui, au passage, n’aurait probablement pas boudé son plaisir d’assister à cette tartufferie) :

—« Chers passagers, je vous informe que le bruit que vous avez entendu n’est aucunement une alarme, il n’y a donc aucune raison de vous inquiéter. Le bruit, quelque peu désagréable, je le reconnais, n’était en fait que la réaction mécanique naturelle dûe à une légère fuite dans la porte avant droite ».

Allez, je vous le réécris pour le plaisir, en gros et gras. UNE FUITE DANS LA PORTE AVANT DROITE. À ce moment-là, je considère sérieusement me convertir au paganisme, car la seule explication rationnelle qui me reste c’est que Loki, le dieu des bonnes grosses pantalonnades, est bien réel et, en ayant marre qu’on doute de lui, nous a concocté une de ses meilleures créations. Ça, ou bien le pilote a fait des trucs pas très catholiques avec Zeus et c’est Héra se venge : les dieux païens sont souvent vengeurs. Mais bon… Comme à toute chose malheur est bon, je note que j’avais très bien compris la première fois : mon anglais est solide. Youpi la vie. Et comme une excellente nouvelle ne vient jamais seule, le commandant de bord nous rajoute, d’une petite voix, une laconique pépite qu’il n’avait pas dit en anglais.

—« Nous devons retourner à l’aéroport de Miami pour réparations... »

Devant la perspective, la joie, le bonheur absolu de retourner à Magic City, les réactions sont assez variées. De mon côté, je crois que c’est le moment où j’ai commencé à rire nerveusement sans pouvoir m’arrêter. Plus tard, lors du procès –ça y est, vous êtes convaincus qu’il est justifié ?– nous avons appris un détail des plus sombres. Pour des raisons de sécurité, il est interdit aux appareils d’atterrir les cuves pleines de carburant –ce qui en soi semble une bonne idée. Or, notre appareil venait de faire le plein pour un vol long courrier. Il fallait donc que le pilote vidange son carburant en vol. Environ une centaine de tonnes de kérosène. Une paille. Alors, oui, je suis conscient que, en soi, il n’y a pas de “bon” endroit pour lâcher des centaines de tonnes de kérosènes depuis un avion en vol. Mais sincèrement, est-ce qu’il n’y avait vraiment pas mieux que de tout lâcher sur l’un des bidonvilles de la banlieue ? Mais, ça à l’époque, on ne le sait pas encore. Tout ce qu’on sait, c’est qu’on retourne dîner avec Giscard…

Ă€ suivre...

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