Pourquoi je suis anarcho-syndicaliste
De la liberté, de l’égalité et de l’émancipation humaine
Je suis anarcho-syndicaliste.
Voilà une affirmation qui, pour certains, suffira à me ranger dans la catégorie des dangereux révolutionnaires, des utopistes incurables ou des adversaires irréductibles de toute forme d’organisation sociale.
Pourtant, rien ne serait plus éloigné de ma conception de la société.
Je ne souhaite ni le chaos, ni la disparition des institutions nécessaires à la vie collective, ni la substitution d’une tyrannie à une autre. Je souhaite, bien au contraire, une société dans laquelle l’organisation collective serait mise au service de l’émancipation individuelle, et non l’inverse.
Car ma conviction fondamentale est simple : l’être humain ne doit être l’instrument ni du capital, ni de l’État, ni d’aucune autorité qui prétendrait savoir mieux que lui ce qui constitue son bonheur.
La liberté ne se résume pas à l’absence d’interdictions
Je me méfie profondément de ceux qui invoquent la liberté sans jamais s’interroger sur les conditions matérielles de son exercice.
Quelle liberté possède véritablement celui qui doit accepter n’importe quel emploi pour ne pas mourir de faim ? Quelle liberté possède celui qui doit choisir entre se soigner et payer son loyer ? Quelle liberté possède celui dont l’existence entière dépend du bon vouloir d’un employeur ?
On me répondra que personne ne l’oblige à travailler pour cet employeur particulier.
C’est exact.
Mais lorsqu’un individu ne dispose d’aucune alternative matériellement viable, sa liberté de choix devient singulièrement théorique.
C’est ici que je m’éloigne du libéralisme économique : je considère que la liberté juridique, si indispensable soit-elle, ne saurait suffire à garantir la liberté réelle.
Pour être libre, encore faut-il disposer des moyens de l’être.
L’accès à l’éducation, aux soins, au logement, à la culture et à des conditions d’existence dignes ne constitue donc pas, à mes yeux, une concession charitable accordée aux plus démunis. Il constitue le socle matériel indispensable à l’exercice effectif de la liberté.
Je ne veux pas d’une société dans laquelle chacun serait également libre de dormir sous les ponts.
Je veux une société dans laquelle personne n’y serait contraint.
Ni dictature du capital, ni dictature du prolétariat
Mon anticapitalisme ne procède pas d’une détestation de l’entreprise, de la production ou de l’activité économique.
Il procède d’une opposition à la concentration du pouvoir économique entre les mains de quelques-uns.
Je ne vois aucune justification morale à ce qu’un individu puisse exercer une autorité considérable sur l’existence de centaines ou de milliers de personnes au seul motif qu’il détient les titres de propriété de leur outil de travail.
La propriété du capital ne confère, selon moi, aucune supériorité intellectuelle, morale ou humaine.
Mais je refuse tout aussi catégoriquement l’idée qu’il faudrait remplacer la domination capitaliste par une domination exercée au nom des travailleurs.
Une dictature ne devient pas vertueuse parce qu’elle prétend servir le peuple.
L’histoire a suffisamment montré les conséquences désastreuses de cette confusion entre émancipation collective et confiscation du pouvoir par une avant-garde autoproclamée.
Je ne souhaite pas remplacer les capitalistes par des bureaucrates, ni les actionnaires par des commissaires politiques.
Je souhaite que les individus concernés par les décisions puissent participer effectivement à leur élaboration.
Mon idéal n’est pas de changer les maîtres, mais de rendre les maîtres inutiles.
Le syndicalisme comme instrument de démocratie
C’est précisément ici qu’intervient ma conception du syndicalisme.
Je ne considère pas les organisations syndicales comme de simples instruments de négociation salariale, même si cette fonction demeure évidemment essentielle.
Je les considère également comme des écoles de démocratie, des instruments de solidarité et des structures susceptibles de rendre aux travailleurs une partie du pouvoir dont ils sont quotidiennement privés.
L’entreprise constitue, à cet égard, un paradoxe fascinant.
Nous vivons dans des sociétés qui se réclament de la démocratie, mais nous acceptons que l’activité à laquelle nous consacrons une part considérable de notre existence soit organisée selon des principes largement autoritaires.
On élit ses représentants politiques, mais on ne choisit généralement ni son directeur, ni les orientations stratégiques de son entreprise, ni l’organisation fondamentale de son travail.
Pourquoi la démocratie devrait-elle s’arrêter à la porte de l’entreprise ?
Je ne prétends évidemment pas que toutes les décisions puissent faire l’objet d’un référendum permanent. Une organisation productive a besoin de compétences, de coordination, de responsabilités clairement définies et parfois de décisions rapides.
Mais je refuse de confondre nécessité organisationnelle et légitimité de la domination.
Un responsable peut être compétent sans être autoritaire. Une hiérarchie fonctionnelle peut exister sans devenir une hiérarchie de dignité.
J’ai moi-même exercé des responsabilités professionnelles dans lesquelles il me fallait organiser le travail d’autrui, prendre des décisions et résoudre des problèmes opérationnels.
Cela ne m’a jamais conduit à considérer que les personnes placées sous ma responsabilité m’étaient humainement inférieures.
Bien au contraire, j’ai toujours considéré que l’expérience des travailleurs constituait une ressource irremplaçable.
Un conducteur connaît des réalités que son directeur ignore. Un agent d’exploitation peut identifier des dysfonctionnements qu’aucun tableau de bord ne révélera jamais.
Gouverner une organisation sans écouter ceux qui la font fonctionner relève davantage de l’arrogance que de la compétence.
Je crois à la coopération, pas à l’uniformité
On présente parfois l’anarchisme comme une doctrine hostile à toute forme de coordination.
C’est une absurdité.
La coopération suppose précisément des règles, des engagements réciproques, des mécanismes de résolution des conflits et des institutions capables d’assurer la continuité des activités collectives.
La question fondamentale n’est donc pas de savoir s’il faut organiser la société.
Elle est de savoir qui décide, au bénéfice de qui, et selon quelles modalités de contrôle démocratique.
Je suis favorable à une organisation fédérative, dans laquelle les décisions seraient prises au niveau le plus proche possible des personnes concernées, sans renoncer à la coordination indispensable lorsque les enjeux dépassent l’échelle locale.
Je ne vois aucune contradiction entre l’autonomie d’une commune et l’existence de réseaux ferroviaires européens coordonnés.
Je ne vois aucune contradiction entre l’autogestion d’une entreprise et la nécessité de respecter des normes communes de sécurité.
Je ne vois aucune contradiction entre la liberté individuelle et la solidarité collective.
Au contraire, je considère que ces principes se renforcent mutuellement, à condition de ne pas ériger l’un d’eux en absolu.
Je ne cherche pas une société dans laquelle tout le monde penserait de la même manière.
Je cherche une société dans laquelle personne ne disposerait du pouvoir d’imposer arbitrairement sa manière de penser aux autres.
Le progrès doit libérer du temps, pas seulement produire des profits
Il est un autre sujet qui me tient particulièrement à cœur : celui du progrès technique.
Depuis des siècles, l’humanité développe des machines, perfectionne ses méthodes de production et accroît continuellement sa productivité.
Pourtant, une question demeure : à qui profitent réellement ces gains ?
Lorsqu’une innovation permet d’accomplir en quatre heures un travail qui en nécessitait auparavant huit, pourquoi faudrait-il nécessairement produire deux fois plus, plutôt que travailler deux fois moins ?
Je ne suis pas hostile à la croissance économique par principe. Je suis hostile à l’idée qu’elle puisse constituer une finalité indépendante du bien-être humain.
La richesse n’est pas une fin en soi. Elle est un moyen.
Le temps libre, en revanche, possède une valeur que les indicateurs économiques traditionnels peinent à mesurer.
Du temps pour aimer, pour apprendre, pour créer, pour s’engager, pour élever ses enfants, pour contempler le monde ou simplement pour ne rien faire.
J’aspire à une société dans laquelle les gains de productivité permettraient à chacun de choisir davantage son rythme de vie.
Certains préféreraient travailler intensément quelques jours par semaine. D’autres souhaiteraient réduire leur durée quotidienne de travail.
Pourquoi faudrait-il imposer un modèle uniforme, alors même que les individus ont des besoins, des aspirations et des capacités différentes ?
Le véritable progrès ne consiste pas seulement à produire davantage avec moins de travail. Il consiste à rendre aux êtres humains la maîtrise de leur temps.
Je ne confonds pas égalité et uniformité
Je tiens également à dissiper un malentendu fréquent.
Je ne crois pas que tous les individus soient identiques.
Nous ne possédons ni les mêmes aptitudes, ni les mêmes aspirations, ni les mêmes capacités, ni les mêmes ambitions.
Certains excellent dans les sciences, d’autres dans les arts, dans l’artisanat, dans les relations humaines ou dans des activités dont l’utilité sociale est considérable sans être nécessairement reconnue financièrement.
Cette diversité constitue une richesse.
Mais je refuse que les différences de compétences soient transformées en différences de dignité.
Une personne particulièrement intelligente ne vaut pas davantage qu’une autre. Un dirigeant ne possède pas davantage de droits fondamentaux qu’un ouvrier. Un individu fortuné ne mérite pas davantage de respect qu’un individu pauvre.
Je défends une égalité de dignité, de droits et de possibilités réelles, non une uniformisation des existences.
Je souhaite que chacun puisse développer ses aptitudes sans que son origine sociale, sa fortune ou les circonstances de sa naissance déterminent prématurément les limites de son avenir.
L’intelligence, la force, la créativité ou les talents ne sont pas des titres de noblesse.
Ce sont des facultés dont nous pouvons choisir de faire bénéficier les autres.
Je préfère les résultats concrets aux postures révolutionnaires
Je me méfie des discours politiques qui promettent des lendemains radieux tout en négligeant les souffrances présentes.
Une idéologie qui ne serait capable d’offrir que des slogans ne m’intéresserait guère.
Mon engagement politique est indissociable de mon expérience professionnelle, particulièrement dans le domaine des transports publics.
J’ai pu constater combien une modification apparemment modeste de l’organisation d’un réseau pouvait transformer le quotidien de ses usagers.
Créer une desserte permettant à des personnes âgées de se rendre au marché, améliorer une correspondance, rendre un service accessible à ceux qui en étaient privés : voilà des réalisations qui donnent un sens concret à l’action collective.
Je n’ai pas besoin d’attendre l’avènement hypothétique d’une société idéale pour chercher à améliorer celle dans laquelle nous vivons.
Cette approche pragmatique n’atténue nullement mes convictions.
Elle leur donne, au contraire, une traduction tangible.
Je préfère une petite conquête sociale qui améliore réellement la vie de quelques centaines de personnes à une proclamation révolutionnaire qui ne change rien à l’existence de quiconque.
Cela ne signifie pas que je renonce aux transformations profondes.
Cela signifie simplement que l’émancipation humaine ne doit pas être perpétuellement remise au lendemain.
Mon anarchisme est profondément humaniste
Je ne nourris aucune fascination pour la violence révolutionnaire, aucune nostalgie des régimes autoritaires et aucune admiration pour les hommes providentiels.
Je crois à la force de l’organisation collective, à l’éducation populaire, à la solidarité et à la capacité des individus de construire ensemble des institutions plus justes.
Je ne suis pas naïf pour autant.
Je sais que les conflits d’intérêts existent, que la coopération n’est pas toujours spontanée et que les êtres humains ne sont ni uniformément rationnels ni naturellement bienveillants.
Précisément pour cette raison, je considère qu’aucun individu, aucun parti et aucune institution ne devrait disposer d’un pouvoir incontrôlé.
Je ne crois pas à la nécessité de créer un homme nouveau.
Je préfère concevoir des institutions capables de fonctionner avec les êtres humains tels qu’ils sont, dans leur diversité, leurs contradictions et leurs imperfections.
Une société libre ne saurait reposer sur l’hypothèse que ses dirigeants seront éternellement vertueux.
Elle doit être organisée de manière à ce que nul ne puisse durablement confisquer le pouvoir sans rencontrer de contre-pouvoirs efficaces.
Et cette exigence doit également s’appliquer aux syndicats eux-mêmes.
Une organisation qui prétend émanciper les travailleurs, mais qui étouffe leurs désaccords ou confisque leur parole, trahit sa propre raison d’être.
Ni Dieu, ni maître… mais des égaux
Je suis anarcho-syndicaliste parce que je refuse de considérer la domination comme une fatalité.
Parce que je crois que la démocratie doit irriguer l’ensemble de la vie sociale, et non se limiter au dépôt périodique d’un bulletin dans une urne.
Parce que je considère que le travail doit servir l’existence humaine, et non l’absorber.
Parce que je souhaite que la richesse collective soit mise au service du bien-être collectif.
Parce que je préfère la coopération à la compétition généralisée, sans nier les différences individuelles ni la nécessité de l’émulation.
Parce que je refuse de choisir entre la liberté et l’égalité, convaincu que l’une demeure incomplète sans l’autre.
Je n’ai pas la prétention de posséder une doctrine parfaite, ni de détenir toutes les réponses aux difficultés considérables que soulèverait une transformation radicale de nos institutions économiques et politiques.
Je préfère une conviction perfectible à une certitude dogmatique.
Je suis disposé à discuter avec des libéraux, des conservateurs, des socialistes, des communistes et quiconque accepte de confronter ses idées aux miennes sans considérer le désaccord comme une offense.
Car je ne cherche pas à avoir raison contre les autres.
Je cherche à comprendre comment nous pourrions, ensemble, construire une société plus libre, plus juste et plus humaine.
En définitive, mon idéal politique tient peut-être dans une formule :
Je ne veux pas vivre dans une société où chacun serait contraint de se soumettre au pouvoir de quelques-uns pour avoir le droit d’exister. Je veux vivre dans une société où chacun disposerait des moyens de construire librement son existence, avec les autres plutôt que contre eux.
Et si cela fait de moi un utopiste, alors je revendique volontiers cette utopie.
Car l’histoire humaine serait singulièrement moins intéressante si personne n’avait jamais osé imaginer que les choses puissent être autrement.
Déjà, merci d'avoir pris le temps et eu le courage d'articuler un point de vue différent des majorités dans une période où la divergence est malheureusement souvent vilipendée.
J'approuve sans aucune réserve le fait que l'expertise ne confère aucune supériorité (morale ou non) des uns sur les autres, que tout un chacun devrait avoir la garantie de la dignité de ses condition d'existences sans contrepartie et que l'intelligence du collectif est plus forte que la somme des intelligences individuelles.
Si je devais essentialiser ma pensée en une formule moi aussi, je dirais que je souhaite que l'on passe d'une société de l'exploitation à une société de collaboration, et ça vaut aussi bien pour les humains que la nature.
Après je suis aussi un pragmatique et je vois bien que le chemin n'est quand même pas spécialement tracé et sans embuches ^^' La difficulté tient, à mon sens, dans le fait que ceux qui veulent imposer leur veux aux autres ne s'embarrassent pas d'éthique et auront toujours un chemin plus efficace (donc séduisant) pour parvenir à leur fins. Il faut énormément de discipline pour ne pas succomber aux tentations de la facilité (répondre à la haine par la haine par exemple) et l'utopisme est peut être de croire qu'on réussira à toujours éviter de craquer...
Sinon, un petit point de méthode, je pense que s'il est important d'avoir une éthique, quand une amélioration objective est possible, il ne faut pas être trop regardant sur ses raisons, et s'en saisir.
Pour prendre un exemple concret, si on nous présente l'abolition du travail des enfants comme une évidence morale aujourd'hui, si on regarde la réalité historique, on voit qu'elle est surtout intervenue en Europe pour des raisons très malthusiennes : d'une part les enfants représentaient une main d'oeuvre sous payée et docile qui faisait de la concurrence aux travailleurs et d'autre part, en n'allant pas à l'école, les travailleurs n'étaient pas assez qualifiés pour subvenir aux besoins de la révolution industrielle.
Certes, on ne peut pas complètement mettre sous le tapis l'influence des milieux religieux et de penseurs comme Rousseau, mais les historiens semblent assez d'accord pour dire que les deux principaux leviers étaient ceux pré-cités. Pour autant, quelques soient la valeur morale que l'on accorde à ces raisons, elles ont permis l'abolition du travail des enfants.
Tout ça pour dire.. c'est compliqué, mais si on sort des visions domagtiques et qu'on accepte que quand quelqu'un n'est pas d'accord avec soi, ça n'est ni une attaque personnelle, ni une remise en question de son identité, on peut avancer vers une amélioration !
