La thérapie devient-elle un objet de consommation ?

Un article de Fantomas-2
Publié le 09/09/2026
Dans la section #Psychologie
Article public d'intéret général
13 visiteurs
17 points
4 participants
20 points POUR
3 points CONTRE
 
Conforme ou séditieux?

« J’ai essayé trois séances, ça ne marche pas. »
« Je veux quelqu’un qui me donne des solutions. »
« Mon ancien thérapeute n’était pas assez comme ceci… le suivant était trop comme cela… »
« Je veux aller mieux rapidement. »

Ces phrases ne sont pas absurdes ! Un patient a parfaitement le droit d’attendre quelque chose de sa thérapie, de questionner son thérapeute, de ne pas adhérer à une méthode et même de décider d’interrompre un accompagnement.

Mais quelque chose semble progressivement changer dans notre rapport à la thérapie. À mesure que la santé mentale devient plus visible, plus accessible et plus présente dans les médias et sur les réseaux sociaux, elle entre aussi dans une logique que nous connaissons parfaitement ailleurs : celle de la consommation.

On cherche un thérapeute. On compare, on teste, on évalue, on change. On cherche une méthode plus rapide, plus adaptée, plus confortable. Et parfois, sans vraiment nous en rendre compte, nous finissons par attendre de la thérapie ce que nous attendons d’un produit ou d’un service :

qu’elle réponde rapidement à notre besoin.

Or, une thérapie n’est précisément pas un produit.

Quand le patient devient un « consommateur de soins »

Le phénomène n’est pas qu’une impression de thérapeute.

Une étude publiée en 2024 s’est justement intéressée aux effets du consumérisme sur la relation thérapeutique en santé mentale. Les chercheurs ont analysé 180 récits de patients et interrogé 25 thérapeutes.

Ils distinguent notamment deux attitudes.

La première est assertive : le patient exprime ses attentes, ses limites, ses besoins et participe activement aux décisions thérapeutiques ; et cela est souhaitable.

La seconde devient davantage consumériste : le patient arrive avec des demandes beaucoup plus rigides concernant ce que le professionnel devrait lui fournir.

Les thérapeutes interrogés décrivent alors une difficulté particulière : cette logique peut finir par détériorer précisément ce qui constitue l’un des principaux leviers de la thérapie…

la relation thérapeutique elle-même.

La différence est fondamentale.

Dire :

« J’aimerais comprendre pourquoi nous faisons cet exercice. »

n’est pas la même chose que :

« Je paie, donc je veux que vous utilisiez cette méthode. »

Être acteur de sa thérapie n’est pas devenir client-roi.

Le paradoxe de notre époque : nous avons démocratisé la psychologie

Et c’est une excellente nouvelle.

On parle davantage d’anxiété, de dépression, de TDAH, de TSA, de trauma, d’attachement, de limites relationnelles ou encore de régulation émotionnelle.

Des personnes qui n’auraient probablement jamais poussé la porte d’un cabinet il y a vingt ans osent aujourd’hui demander de l’aide.

Cette évolution répond d’ailleurs à un véritable besoin : l’OMS rappelle depuis plusieurs années que l’accès aux soins psychiques reste très insuffisant dans une grande partie du monde.

Il serait donc absurde de regretter cette démocratisation.

Mais elle possède un effet secondaire.

La psychologie est également devenue un marché.

Applications de bien-être psychologique, thérapies en ligne, abonnements, programmes en quelques semaines, coaching, contenus psychoéducatifs, tests, formations, influenceurs spécialisés en santé mentale et désormais intelligence artificielle…

L’aide psychologique peut aujourd’hui être accessible en quelques secondes depuis un téléphone.

Le problème n’est donc pas l’outil numérique.

Le problème apparaît lorsque les codes du numérique deviennent les codes de la thérapie.

« Si ça ne me convient pas, je change »

Dans la consommation ordinaire, cette logique est parfaitement cohérente.

Un restaurant ne nous plaît pas ? On en choisit un autre.

Une plateforme devient trop chère ? On résilie.

Une application ne répond pas immédiatement à notre besoin ? On la supprime.

Mais transposée sans nuance à la thérapie, cette logique devient problématique.

Parce qu’une thérapie comporte nécessairement des moments où elle ne nous convient pas totalement.

Le thérapeute peut nous confronter.

Une séance peut nous frustrer.

Une hypothèse peut nous déplaire.

Un exercice peut sembler inutile avant que nous en comprenions l’intérêt.

Une séance peut donner l’impression de n’avoir servi à rien.

Une résistance peut apparaître précisément au moment où quelque chose d’important commence à être travaillé.

Bien sûr, cela ne signifie jamais qu’il faudrait rester auprès d’un thérapeute avec lequel la relation est mauvaise, qui ne respecte pas son cadre, qui adopte des pratiques douteuses ou dont l’approche ne correspond manifestement pas à nos besoins.

Changer de thérapeute peut être parfaitement légitime.

Mais changer systématiquement dès que la thérapie devient inconfortable pose une autre question :

Est-ce le thérapeute que je fuis… ou ce que la thérapie commence à me faire rencontrer ?

Et cette question mérite parfois d’être posée avant de partir.

Le thérapeute lui-même peut entrer dans cette logique

Le consumérisme thérapeutique ne vient d’ailleurs pas uniquement des patients.

Les professionnels peuvent parfaitement l’entretenir.

Parce qu’un marché crée de la concurrence.

Il faut être visible.

Se différencier.

Convaincre.

Rassurer.

Obtenir de bons avis.

Présenter une méthode identifiable.

Promettre parfois implicitement que notre approche sera plus efficace, plus douce ou plus rapide.

Et apparaît alors une tentation dangereuse :

donner au patient ce qu’il souhaite plutôt que ce dont le processus thérapeutique a besoin.

Ne pas confronter pour ne pas déplaire.

Éviter certaines hypothèses.

Multiplier les outils pour donner l’impression que « quelque chose se passe ».

Transformer chaque séance en expérience satisfaisante.

Chercher absolument à ce que le patient reparte en ayant l’impression d’aller mieux.

Mais une bonne séance n’est pas nécessairement une séance agréable.

Et une séance agréable n’est pas nécessairement une bonne séance.

« Donnez-moi un outil »

C’est probablement l’une des manifestations les plus intéressantes de cette évolution.

Nous vivons dans une culture de la solution.

Une difficulté apparaît ?

Nous voulons une technique.

Une fiche.

Une respiration.

Une routine.

Une méthode en cinq étapes.

Un exercice.

Et les outils thérapeutiques peuvent évidemment être extrêmement utiles.

Mais l’outil peut également devenir une manière d’éviter le processus.

Parce que parfois, il n’existe pas d’exercice permettant de résoudre immédiatement ce qui nous arrive.

Il faut comprendre.

Observer.

Expérimenter.

Échouer.

Recommencer.

Accepter certaines émotions.

Modifier progressivement des comportements.

Repenser certaines relations.

Et parfois simplement laisser du temps au changement.

Une application peut proposer immédiatement un exercice de respiration.

Elle ne peut pas nécessairement comprendre pourquoi cette personne, dans cette famille, dans cette relation et à ce moment précis de son existence, a besoin de contrôler sa respiration pour se rassurer.

C’est toute la différence entre appliquer une technique et penser cliniquement une personne.

L’intelligence artificielle pousse encore plus loin cette question

Elle mérite une place particulière dans cette réflexion.

Aujourd’hui, quelqu’un peut obtenir immédiatement :

  • une analyse de sa relation ;
  • une explication de son anxiété ;
  • un exercice TCC ;
  • une grille d’ACT ;
  • une hypothèse concernant son fonctionnement ;
  • ou simplement un interlocuteur disponible à trois heures du matin.

Et ce serait ridicule de nier l’intérêt potentiel de ces outils.

Ils peuvent favoriser la psychoéducation, aider à structurer une réflexion, préparer une consultation ou servir de support entre deux séances.

Mais leur disponibilité permanente peut également renforcer une idée très contemporaine :

« Je ressens quelque chose → j’obtiens immédiatement une réponse. »

Or la thérapie fonctionne parfois exactement dans l’espace opposé :

« Je ressens quelque chose → je vais apprendre à l’observer, à le tolérer, à le comprendre et parfois à ne pas agir immédiatement dessus. »

L’intelligence artificielle peut être un outil complémentaire.

Elle ne transforme pas pour autant la psychothérapie en service disponible instantanément et sans processus.

Mais attention à ne pas tomber dans l’excès inverse

Il serait facile pour les thérapeutes de transformer cette réflexion en :

« Avant, les patients respectaient davantage les professionnels. »

Ce serait une erreur.

Le patient n’a pas à subir une thérapie.

Il a le droit de poser des questions.

Il a le droit de connaître les méthodes utilisées.

Il a le droit d’exprimer son désaccord.

Il a le droit de demander quels sont les objectifs.

Il a le droit d’interrompre une thérapie.

Et surtout, il a le droit de choisir son thérapeute.

La remise en question d’une certaine toute-puissance du professionnel est probablement une excellente évolution.

L’enjeu n’est donc absolument pas de revenir à un modèle où :

« Le thérapeute sait et le patient obéit. »

Il s’agit plutôt de construire :

« Le thérapeute possède une expertise clinique. Le patient possède une expertise de lui-même. Et ils travaillent ensemble. »

Une thérapie n’est ni un produit ni une prestation ordinaire

On paie effectivement une séance.

Mais ce que l’on achète n’est pas une guérison.

On paie pour un cadre.

Du temps.

Une expertise.

Une méthode.

Une présence.

Une réflexion clinique.

Une relation professionnelle.

Et surtout un espace dans lequel un travail devient possible.

Le thérapeute peut créer les conditions du changement.

Il ne peut pas vendre le changement lui-même.

Parce qu’une partie essentielle de celui-ci appartient toujours au patient.

C’est probablement ce qui différencie profondément la thérapie d’un produit de consommation.

Quand j’achète un produit, j’attends qu’il fonctionne pour moi.

Quand j’entre en thérapie, quelque chose de beaucoup plus complexe se produit :

nous devons travailler ensemble pour que quelque chose change.

Et parfois, cela demande du temps.

Parfois, cela demande de la répétition.

Parfois, cela demande de la frustration.

Parfois même, cela demande d’accepter que le thérapeute ne possède pas immédiatement la réponse.

Dans une société où presque tout devient disponible à la demande, instantanément et en quelques clics, c’est peut-être devenu l’une des choses les plus difficiles à accepter.

La thérapie peut être un service auquel on accède.

Mais elle ne devrait jamais devenir un produit que l’on consomme.

Pas de commentaire
(Vous n'avez pas (encore) les droits nécessaires pour répondre à cet article)
© 2003-2025 PaRaNo • Les CGU • Réseau Social Discret • Jour/Nuit