đ Profil : Le pigeon
Si vous avez aimĂ© le style dâĂ©criture du livre Le Parfum, vous adorerez ce nouvel opus.
đ EpitomĂ©
Lorsque lui arriva cette histoire de pigeon qui, du jour au lendemain, bouleversa son existence, Jonathan NoĂ«l avait dĂ©jĂ dĂ©passĂ© la cinquantaine, il avait derriĂšre lui une pĂ©riode dâune bonne vingtaine dâannĂ©es qui nâavait pas Ă©tĂ© marquĂ©e par le moindre Ă©vĂ©nement, et jamais il nâaurait escomptĂ© que pĂ»t lui arriver rien de notable sauf de mourir un jour. Et cela lui convenait tout Ă fait. Car il nâaimait pas les Ă©vĂ©nements, et il avait une vĂ©ritable horreur de ceux qui Ă©branlaient son Ă©quilibre intĂ©rieur et chamboulaient lâordonnance de sa vie."
Quâest-ce quâun "Ă©vĂ©nement" ?
Que se passe-t-il, en somme, quand "il se passe quelque chose" dans la vie dâun homme ? Tel est au fond le sujet, Ă©tonnamment simple et profond, de ce nouveau conte philosophique et cocasse de lâauteur du "Parfum".
đšïž Un mot sur lâauteur
Patrick SĂŒskind est nĂ© en 1949 en BaviĂšre.
AprÚs des études littéraires à Munich et à Aix-en-Provence, il devient scénariste.
Outre "Le parfum", qui a connu un succÚs mondial, il a écrit une piÚce de théùtre à un personnage, "La contrebasse", ainsi que "le Pigeon".
đș Mon avis
Ce livre est particuliÚrement court et ravira les personnes qui ont des difficultés de concentration, ou qui veulent lire vite et bien.
Nous dĂ©couvrons Jonathan, un quinquagĂ©naire Ă la vie terne, rĂ©glĂ©e comme du papier Ă musique, qui mĂšne depuis des annĂ©es une vie routiniĂšre et banale et pour lequel tout doit absolument se dĂ©rouler chaque jour de la mĂȘme maniĂšre.
Il habite dans une chambre de bonne depuis un certain temps et est vigile dans un hĂŽtel. Un jour, il dĂ©couvre sur son palier un pigeon, qui le scrute. Ce qui vous aurait semblĂ© nâĂȘtre rien, ou ĂȘtre juste un Ă©vĂšnement un peu chiant lui est carrĂ©ment insupportable, au point quâil en fait littĂ©ralement une crise de panique ; et il se rĂ©fugie hors de chez lui, pour presque devenir un SDF.
Au dĂ©but, on rit des situations que cet homme anxieux craint, voyant la venue du pigeon devenir lâapocalypse, sâimaginer foudroyĂ© sous son Ćil, craignant on ne sait quel danger.
La plume de Patrick Suskind est toujours ici percutante, et il offre ici une analyse complĂšte de la psychologie dâun individu nĂ©vrosĂ©, absolument capable de se mettre seul dans lâembarras par une cascade de mĂ©saventures qui dĂ©coulent dâune premiĂšre et Ă©norme contrariĂ©tĂ© du seul fait dâavoir croisĂ© un animal, dont il ne savait mĂȘme pas ĂȘtre phobique (du moins, je ne crois pas).
Jâai beaucoup aimĂ© la montĂ©e en puissance des Ă©motions du personnage, et Ă©trangement aussi je nâai pas pu mâempĂȘcher dâĂ©prouver de lâempathie finalement pour cet homme seul et malade, en prisonnier de son train-train et de sa vie que nâimporte qui pourrait trouver pathĂ©tique mais qui Ă©tait seulement, dans le fond, rassurante pour lui.
La lecture est complĂštement dĂ©calĂ©e mais terriblement efficace, et ce dâautant que le roman est trĂšs court et ne fait quâune centaine de pages.
Une trÚs belle découverte !
đ Citations
âïž Lorsque lui arriva cette histoire de pigeon qui, du jour au lendemain, bouleversa son existence, Jonathan NoĂ«l avait dĂ©jĂ dĂ©passĂ© la cinquantaine, il avait derriĂšre lui une pĂ©riode dâune bonne vingtaine dâannĂ©es qui nâavait pas Ă©tĂ© marquĂ©e par le moindre Ă©vĂšnement, et jamais il nâaurait escomptĂ© que pĂ»t encore lui arriver rien de notable, sauf mourir un jour. Et cela lui convenait tout Ă fait. Car il nâaimait pas les Ă©vĂšnements, et il avait une vĂ©ritable horreur de ceux qui Ă©branlaient son Ă©quilibre intĂ©rieur et chamboulaient lâordonnance de sa vie.
âïž Il avait penchĂ© la tĂȘte sur le cĂŽtĂ© et fixait Jonathan de son Ćil gauche. Cet Ćil, un petit disque rond, brun avec un point noir au centre, Ă©tait effrayant Ă voir. Il Ă©tait fixĂ© comme un bouton cousu sur le plumage de la tĂȘte, il Ă©tait dĂ©pourvu de cils et de sourcils, il Ă©tait tout nu et impudemment tournĂ© vers lâextĂ©rieur, et monstrueusement ouvert ; mais en mĂȘme temps il y avait lĂ , dans cet Ćil, une sorte de sournoiserie retenue ; et, en mĂȘme temps encore, il ne semblait ni sournois, ni ouvert, mais tout simplement sans vie, comme lâobjectif dâune camĂ©ra qui avale toute lumiĂšre extĂ©rieure et ne laisse passer aucun rayon en provenance de son intĂ©rieur. Il nây avait pas dâĂ©clat, pas de lueur dans cet Ćil, pas la moindre Ă©tincelle de vie. CâĂ©tait un Ćil sans regard. Et il fixait Jonathan.
âïž Il eut soudain grande envie de quitter chaussures et chaussettes, et de continuer nu-pieds; et sâil nâen fit rien, ce ne fut que par paresse, et non parce quâil trouvait cela inconvenant.
âïž La paix, pensait-il, ne se trouve pas dans le monde, mais seulement dans le retrait du monde.
âïž Il voulait souffrir, Ă prĂ©sent. Plus il souffrirait, mieux cela vaudrait. La souffrance lui convenait tout Ă fait, elle justifiait et attisait sa haine et sa rage; et la rage et la haine attisaient en retour la souffrance, car elles lui faisaient de plus en plus bouillir le sang et faisaient sourdre des pores de sa peau dâincessantes vagues de sueur.
đ RĂ©fĂ©rences
Ăcrit par Patrick SĂŒskind
Traduit par Bernard Lortholary
9782253047421 - 88 pages - 01/10/1988
đ CatĂ©gories
Nouvelle, roman
đ CrĂ©dits
Babelio Wikipedia
La paix ne pouvait ĂȘtre intĂ©rieure quand on a, comme moi,
une tendance à la pensée pop-up,
à la pensée tragique,
à la pensée chargée,
Ă la pensĂ©e pragmatique â
toutes en mĂȘme temps, Ă©videmment.
Scruter le quotidien nâest pas chose aisĂ©e
quand on vit dans une sociĂ©tĂ© oĂč il nous est appris que,
face à la tragédie, il faut sortir son portable,
face à la joie, ses réseaux,
et face Ă soi, ses filtres â admirables ou pitoyables.
à défaut de filtres, mon moi est peu photogénique.
Jâai donc observĂ© ce qui pourrait lâĂȘtre,
ce qui, dans la lumiĂšre, pourrait bien renaĂźtre.
Pratiquer une magie moderne, empreinte du courant bien-ĂȘtre,
ne peut se faire sans un public⊠ou un peu de paraßtre.
Et câest ainsi que jâai appris Ă trouver le bonheur et la paix
dans un rayon de soleil â mais pas nâimporte lequel.
Pas celui qui traverse la pluie pour nous offrir un arc-en-ciel,
pas celui qui traverse la poussiĂšre pour mâoffrir une sensation dâapesanteur (et lâenvie dâĂ©ternuer),
pas non plus celui que traverse la vitre
et rĂ©chauffe mon corps et mon cĆur.
Jâai trouvĂ© paix, bonheur et cohĂ©rence
dans le rayon de soleil qui se pose avec révérence
sur les plumes dâun pigeon â simple, sublime prĂ©sence.
Le pigeon iridescent est devenu mon havre, mon ancre, mon totem.
Ă toi, pigeon, que ton iridescence
me rende ma cohérence.
Je ne connaissais pas. A deux doigts que le personnage porte mon nom, haha. Il a déjà mon nom de famille.
