Stéphan Gladieu, des portraits qui ne vous laissent pas tout à fait tranquilles
J’ai découvert Stéphan Gladieu.
Au premier regard, ses photographies sont belles. Très belles même. Des couleurs franches, des compositions extrêmement travaillées, des personnages qui nous regardent droit dans les yeux.
Mais plus on regarde, plus quelque chose cloche.
Ou plutôt quelque chose interpelle.
Parce que derrière ces images très esthétiques, il y a toujours une réalité beaucoup plus complexe.
Des gens plutôt que des « sujets »
Stéphan Gladieu est photographe depuis la fin des années 1980. Il a commencé dans le photojournalisme, notamment sur des zones de conflit, avant de développer progressivement un travail davantage tourné vers le portrait.
Et le portrait, chez lui, est assez particulier.
Ses modèles sont rarement photographiés à la volée. Ils sont installés, regardent l’objectif, occupent l’image. On a presque l’impression qu’ils sont venus nous rencontrer.
Et c’est précisément ce qui m’a plu.
On ne regarde pas simplement un Nord-Coréen, un Congolais, un membre d’une communauté.
On regarde une personne.
Découvrir les portraits de Stéphan Gladieu
C’est une différence qui paraît minime, mais qui change complètement la manière de regarder une photographie.
La Corée du Nord, autrement
C’est probablement sa série consacrée à la Corée du Nord qui m’a le plus intriguée.
Quand on pense aux images de la Corée du Nord, on pense assez naturellement aux immenses défilés, aux militaires, aux monuments monumentaux, aux foules parfaitement alignées et aux portraits officiels.
Gladieu, lui, a choisi de photographier les gens.
Pas vraiment librement, évidemment. La Corée du Nord reste un pays où les déplacements des photographes étrangers sont très encadrés. Lors de ses différents séjours, Gladieu était accompagné et ne pouvait pas photographier n’importe qui, n’importe où.
Alors il a fait quelque chose d’assez malin : il a travaillé avec les contraintes qu’on lui imposait.
Il a apporté avec lui un véritable studio mobile et a photographié ses modèles de manière très construite, avec une lumière directe et des couleurs éclatantes.
Voir les photographies de la série North Korea

Et le résultat est assez troublant.
Parce que ces images ressemblent parfois presque à des photographies de mode.
Une femme pose avec une assurance incroyable.
Un enfant nous fixe sérieusement.
Un travailleur prend la pose.
Une famille apparaît devant nous.
Tout est très propre, très composé, presque trop parfait.
Et pourtant, ce sont des personnes réelles, dans un pays que nous connaissons surtout à travers des images extrêmement contrôlées.
C’est là que le travail devient intéressant : Gladieu ne prétend pas nous montrer « la vraie Corée du Nord ».
Il nous montre ce qu’il a pu voir.
Et à l’intérieur de ces limites, il essaie de faire apparaître les individus.
Et puis il y a Homo Detritus
C’est cette série qui m’a probablement le plus amusée.
Et aussi celle qui m’a fait comprendre que Gladieu n’était décidément pas un photographe qu’on pouvait résumer à ses portraits nord-coréens.
Direction Kinshasa.
Là, il travaille avec le collectif Ndaku ya, la vie est belle, qui fabrique des costumes à partir de déchets récupérés.
Oui, des déchets.
Plastique, câbles, bidons, boîtes de conserve, pneus, morceaux d’objets abandonnés…
Tout ce qui pourrait finir à la poubelle devient costume.
Et les résultats sont complètement dingues.
On se retrouve face à des personnages qui pourraient sortir d’un film de science-fiction, d’un jeu vidéo ou d’un univers post-apocalyptique.
Sauf qu’ils sont photographiés dans les rues de Kinshasa.
Et là encore, Gladieu ne cherche pas à rendre ses modèles pittoresques ou misérables.
Au contraire.
Ils ont de l’allure.
Ils sont impressionnants.
Parfois même franchement badass.
Le déchet devient costume, le costume devient personnage et le personnage devient une sorte de héros.
Voir davantage d’images de Homo Detritus — School Gallery
Et derrière le côté spectaculaire, le sujet reste évidemment beaucoup moins léger : consommation, pollution, accumulation des déchets et conditions de vie dans une ville où leur gestion constitue un véritable problème.
Mais Gladieu ne nous assène pas le message.
Il nous donne d’abord envie de regarder.
Et ensuite seulement, de réfléchir.
C’est peut-être ça que j’aime dans son travail
Je crois que ce qui me plaît le plus chez Stéphan Gladieu, c’est justement cette façon de ne pas choisir entre le beau et le sérieux.
Ses photographies sont très travaillées, parfois presque théâtrales.
Elles peuvent être drôles.
Elles peuvent être dérangeantes.
Elles peuvent nous faire sourire avant de nous faire réfléchir.
Et surtout, elles ne nous expliquent pas complètement ce que nous devons penser.
On peut regarder une photographie de Homo Detritus et commencer par se dire que le costume est incroyable.
Puis réaliser de quoi il est fait.
Puis se demander pourquoi quelqu’un a fabriqué ça.
Puis regarder le décor.
Puis comprendre que le personnage qui nous amusait quelques secondes plus tôt raconte finalement quelque chose de beaucoup plus sérieux.
C’est une photographie qui fonctionne par couches.
Et personnellement, c’est exactement le genre d’images que j’aime découvrir.
Si vous êtes dans la région…
Il y a en plus une excellente occasion de découvrir son travail en ce moment : le Musée des Confluences à Lyon présente sa série consacrée à la Corée du Nord jusqu’au 2 janvier 2028.
Découvrir l’exposition « Corée du Nord » au Musée des Confluences
Et si vous ne pouvez pas aller à Lyon, son site vaut vraiment le détour.
Pas besoin d’être spécialiste de la photographie contemporaine ou de connaître l’histoire de la Corée du Nord pour y trouver quelque chose.
Il suffit de regarder.
Et de se laisser arrêter par une image.
Explorer le travail de Stéphan Gladieu
Une très belle découverte pour moi, donc. Et probablement un photographe que je vais continuer à suivre.

