Au sommet, le brouillard. - Friedrich et le Voyageur.
Il nous tourne le dos depuis plus de deux cents ans.
Et, étrangement, je crois que c’est pour cela que je n’ai jamais cessé d’admirer cette œuvre, de la trouver captivante au point de me perdre dans mes pensées.
On ne le connaît pas. On ne le connaîtra jamais.
Caspar David Friedrich aurait pu le retourner, lui donner des yeux, une expression, quelques rides pour nous raconter quelque chose de lui. Même un visage très simple. Il ne l’a pas fait. Et tant mieux.
Il a préféré nous laisser un manteau verdâtre, une canne, des cheveux ébouriffés par le vent et, devant lui, une mer dans laquelle aucun bateau ne peut naviguer.
Une vie maritime en pleine effervescence !
Une mer de nuages.
Longtemps, j’ai cru que cet homme venait de surmonter les obstacles pour parvenir à ce magnifique point de vue qui surplombe tout.
Il se tient au sommet ; les rochers sont sous ses pieds, les montagnes semblent s’incliner devant lui et l’horizon s’étend à perte de vue.
Il possède tous les attributs de celui qui a gravi quelque chose.
On pourrait presque y voir la vieille métaphore de la réussite : monter, atteindre, regarder derrière soi, mesurer le chemin parcouru et faire une introspection sur son parcours.
Sauf qu’il ne regarde pas derrière lui.
Il regarde droit devant.
Et devant, il y a la mer pour réponse.
Et quelle réponse : du brouillard, du flou, de l’imprécis.
Nous passons une partie considérable de notre existence à vouloir faire exactement l’inverse.
Nous dressons des plans, nous fixons des objectifs — souvent difficiles à tenir, avouons-le —, remplissons des agendas parfois plusieurs mois à l’avance, comme si inscrire quelque chose dans une case suffisait à convaincre l’avenir de nous obéir.
Nous voulons le contrôle.
Et pourtant, le charme de la vie réside aussi dans l’inattendu, dans ses aléas.
Friedrich place cet homme au sommet d’une montagne pour lui répondre avec une immense étendue blanche.
« Tu ne sauras pas. »
Ce qui pourrait être terrifiant devient pourtant, sous son pinceau, étrangement beau.
L’homme ne recule pas.
Il n’est pas perdu pour autant.
Il contemple.
Caspar David Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages, huile sur toile, 1818.

